Kurt Overbergh, directeur artistique de l’AB, est une tête brûlée. Tell us something we don’t know, vous vous dites. Laissez-moi vous expliquer rapidement : dans un monde où les festivals ont tendance à éviter les thèmes de société, il s’inscrit clairement à contre-courant avec BRDCST. Afrofuturisme, femmes de caractère (dans la musique), interculturalité… You name it, il s’en est servi comme fil rouge invisible du festival indoor printanier de l’AB. Ce qui l’a poussé à encourager le public à « mettre de côté ce qu’il fait et chercher le diamant », écrit-il dans un essai sur ce festival de cinq jours qui va vous éblouir. Bonne lecture.

BRDCST : UN FESTIVAL QUI REFUSE TOUTE ‘GRATUITÉ’

Quand Beyoncé sortit l’album « Lemonade » l’année dernière, la presse occidentale s’est empressée d’y lire une allusion à l’infidélité de son mari Jay-Z. Soyons clairs : on se moque éperdument de savoir chez qui Shawn Carter va tremper son biscuit. Ce qui nous intéresse, et ce que les fans afro-américains ont, eux, compris tout de suite, c’est que « Lemonade » rendait un puissant hommage à l’une des thématiques qui, ces dernières années, leur tenaient le plus à cœur : le black consciousness. « Lemonade » accumulait les couches de lecture et n’avait rien de ‘gratuit’. Sous un bel emballage, celui qui creusait découvrait le diamant, le véritable cœur de l’album.

Dans la même veine, le programme de BRDCST ressemble à première vue à un joli (bien que réfléchi) patchwork d’artistes, cristallisés autour de thématiques musicales telles que le postclassique, l’électronique contemporaine, la noise & les drones, ou encore l’out there jazz. On y retrouve d’emblée des noms retentissants comme Run The Jewels, Forest Swords (qui sera curateur pendant toute une soirée) ou encore la métamorphose live de Squarepusher en Shobaleader One. Mais l’affiche accueille aussi des explorateurs des tréfonds musicaux, tels que Carla dal Forno (Blackest Ever Black rules !), le violoncelliste Oliver Coates (voir « A Moon Shaped Pool » de Radiohead) ou le Parisien Treha Sektori qui nous sert une musique ambient délicieusement ténébreuse. Bref, une sélection musicale qui vous titille les écoutilles !

Mais le véritable orpailleur (celui qui part en quête du diamant) découvrira de multiples couches au sein de BRDCST. Sous la surface, nous invoquons résolument des thématiques sociales comme l’interculturalité et l’afro-futurisme et jouons très délibérément la carte des femmes dissidentes. Le tout sans pour autant nommer ces thèmes. Disons qu’il s’agit du fil rouge invisible de BRDCST. Ainsi, BRDCST parie franchement sur l’interculturalité et tend la main à des labels comme Glitterbeat, Sahel Sounds et les Portugais de Principé. Glitterbeat – le label qui fera la différence en 2017 – catapulte aux oubliettes le terme « musiques du monde ». En lieu et place, il bat le pavillon des Global Vibrant Sounds. Des sonorités mondiales ? Oh oui ! Mais à condition qu’elles soient innovantes. Bargou 08 (originaire de Tunisie mais qui compte des musiciens bruxellois) et King Ayisoba vous convaincront de la puissance de ce pari. Et avec Principé, nous fêterons un kuduro chaud-bouillant dans un mix de techno et ghetto funk brut, signé par la jeune Portugaise noire Nidia Minaj.

Certes, nous pouvons tous nous indigner des déclarations misogynes d’un certain Donald Dumb (sic). Mais, dans ce cas, embrassons avec autant de vigueur l’appel d’Inne Eysermans (Amatorski) et multiplions les tribunes pour les femmes (dissidentes). Let’s bring it on : Les Filles De Illighadad (dernière découverte de l’écurie Sahel Sounds) offrent un délicieux contrepoids à la culture touareg dominée par les hommes. Le post-punk islandais de Kaelan Mikla sonne comme une distorsion temporelle qui nous ramène au début des années 80. Miaux, la princesse sarajévienne-anversoise du synthé Casio, et Vanishing Twin, dont le son lorgne vers celui de Broadcast (le groupe), nous entraînent dans de délicieuses rêveries. Enfin, l’artiste performeuse avant-gardiste Cosey Fanni Tutti (Throbbing Gristle) viendra nous présenter son avis bien tranché, ainsi que son livre « Art. Sex. Music. ».

Avec Killer Mike (Run The Jewels) et Moor Mother, BRDCST joue résolument la carte de l’afro-futurisme. Le terme fut utilisé pour la première fois en 1993 par le critique culturel américain Mark Dery dans son essai « Black To The Future ». Un courant visiblement en plein essor, tant dans la littérature que dans la musique. Parmi ses partisans (plus ou moins fervents), on notera aussi Thundercat, Shabaka Hutchings et Yussef Kamaal.

Soyons clairs : les festivals demeurent encore trop souvent assujettis à la longue domination du maelstrom anglo-saxon. Avec BRDCST, nous optons délibérément – et modestement – pour une approche plus interculturelle.

Les festivals sont, aussi, encore trop ‘gratuits’ et fuient les thématiques sociales par commodité. Il fut d’ailleurs une époque où ils se mettaient carrément en marge de la société. Mais ce temps est révolu. C’est pourquoi BRDCST fait résolument le pari d’accumuler les strates pour mieux troubler la stratification sociale. Un choix nécessaire. Surtout aujourd’hui.

Et damn, it feels good !

Kurt Overbergh
Directeur artistique de l’AB

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